{"id":10644,"date":"2024-07-01T05:58:05","date_gmt":"2024-07-01T05:58:05","guid":{"rendered":"https:\/\/liko.foxthemes.me\/?p=10644"},"modified":"2026-09-09T20:36:11","modified_gmt":"2026-09-09T12:36:11","slug":"the-more-i-work-the-less-human-my-world-becomes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/esmeraldakosmatopoulos.com\/fr\/the-more-i-work-the-less-human-my-world-becomes\/","title":{"rendered":"Plus je travaille, moins mon monde devient humain"},"content":{"rendered":"<p class=\"lead\">Pourquoi y a-t-il de moins en moins de figures enti\u00e8rement humaines dans mon travail ? \u00c0 mesure que ma pratique devenait plus figurative, les femmes sont devenues serpents, djinns et chim\u00e8res, tandis que les oiseaux et d'autres animaux prenaient place au centre de mes textiles et de mes installations. La figure humaine n'a pas disparu, mais elle ne semblait plus suffire, seule, \u00e0 parler du monde vivant.<\/p>\n<p>Ce changement n'a rien eu de d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l'avance. Je ne suis pas entr\u00e9e un jour \u00e0 l'atelier avec l'intention de remplacer les figures humaines par des animaux ou des \u00eatres mythologiques \u2014 c'est arriv\u00e9 peu \u00e0 peu, en dessinant et en fabriquant. Un corps a pris une queue de serpent. Un autre est devenu impossible \u00e0 identifier comme enti\u00e8rement femme, animal ou esprit. Des oiseaux ont commenc\u00e9 \u00e0 traverser mes textiles, suspendus entre paysage, migration et pr\u00e9sence. Djinns et chim\u00e8res sont entr\u00e9s dans l'\u0153uvre sans appartenir \u00e0 une seule histoire ni \u00e0 une seule tradition. Ce n'est qu'ensuite que j'ai remarqu\u00e9 que le monde qui se formait dans l'\u0153uvre avait chang\u00e9.<\/p>\n<p>Ma pratique \u00e9tait devenue plus figurative, mais les figures elles-m\u00eames devenaient moins litt\u00e9rales. Elles avaient des corps, des visages, des membres, des plumes ou des \u00e9cailles, et pourtant on ne pouvait pas les r\u00e9duire \u00e0 des portraits \u2014 reconnaissables sans \u00eatre enti\u00e8rement identifiables, elles existaient quelque part entre le corps et la m\u00e9taphore.<\/p>\n<p>Pendant longtemps, une grande partie de mon travail partait de syst\u00e8mes, de r\u00e9p\u00e9titions, d'images existantes ou de r\u00e8gles \u2014 une \u0153uvre pouvait se d\u00e9ployer \u00e0 travers un protocole, l'accumulation de gestes, ou une image transform\u00e9e en passant d'un contexte \u00e0 un autre. La pr\u00e9sence humaine restait centrale, mais elle apparaissait souvent \u00e0 travers des traces et des structures plut\u00f4t qu'\u00e0 travers des \u00eatres invent\u00e9s. Le dessin a chang\u00e9 cela. Quand j'ai commenc\u00e9 \u00e0 dessiner de fa\u00e7on plus continue, des figures sont apparues avant que je les comprenne vraiment. Je ne faisais plus seulement organiser une id\u00e9e ou transformer une image existante \u2014 je donnais forme \u00e0 des corps qui n'existaient pas auparavant. Une ligne devenait une colonne vert\u00e9brale, un corps se prolongeait en queue, un visage prenait quelque chose d'animal, ou plusieurs formes se rejoignaient sans se r\u00e9soudre en une esp\u00e8ce coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Ces figures n'ont pas commenc\u00e9 comme des symboles. Je n'ai pas d\u00e9cid\u00e9 qu'un serpent repr\u00e9senterait la transformation, qu'un oiseau signifierait la migration, ou qu'un djinn incarnerait l'invisible \u2014 la forme venait g\u00e9n\u00e9ralement en premier, et ses sens possibles \u00e9mergeaient plus tard, par la r\u00e9p\u00e9tition et par sa relation au reste de l'\u0153uvre. Cette distinction compte pour moi, car un symbole renvoie \u00e0 un sens d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli, alors que les cr\u00e9atures de mon travail sont moins ob\u00e9issantes. Un oiseau peut porter des id\u00e9es de mouvement, de passage, d'exil ou de libert\u00e9, mais il reste aussi une pr\u00e9sence physique. Un serpent peut \u00e9voquer le danger, la connaissance, le d\u00e9sir, le renouveau ou la mort sans se fixer dans aucun d'eux. Un djinn peut circuler entre le visible et l'invisible sans simplement illustrer cette division. La cr\u00e9ature reste plus vaste que chacune de ses interpr\u00e9tations.<\/p>\n<h2>Pourquoi laisser la figure humaine derri\u00e8re soi ?<\/h2>\n<p>C'est peut-\u00eatre pour cela que la figure enti\u00e8rement humaine a commenc\u00e9 \u00e0 me para\u00eetre insuffisante. Une personne reconnaissable produit imm\u00e9diatement un certain type de lecture : on cherche une identit\u00e9, une psychologie, une biographie \u2014 qui est-ce, que lui est-il arriv\u00e9, que ressent-elle \u2014 avant m\u00eame que l'\u0153uvre ait eu le temps de se d\u00e9ployer. Une figure animale ou hybride ouvre un autre espace. Une femme qui devient serpent n'est plus seulement une femme, mais elle ne cesse pas non plus de l'\u00eatre. Le corps animal n'efface pas le corps humain ; il le complique, laissant la f\u00e9minit\u00e9 devenir instable, multiple, difficile \u00e0 contenir dans une seule anatomie. C'est exactement ce qui se passe dans <strong><em>Chimera<\/em><\/strong>, o\u00f9 le lien m\u00e8re-fille prend la forme d'une cr\u00e9ature qui tient ensemble des corps contradictoires sans d\u00e9cider lequel domine. Un djinn peut \u00eatre \u00e0 la fois pr\u00e9sence et absence, corps et apparition.<\/p>\n<p>C'est proche de ce qui m'a toujours attir\u00e9e dans les fables. Chez La Fontaine, et dans la tradition arabe plus ancienne de Kalila wa Dimna, les animaux deviennent un langage \u00e0 travers lequel les relations humaines \u2014 le pouvoir, la peur, l'intelligence, le d\u00e9sir, la cruaut\u00e9, la survie \u2014 peuvent \u00eatre d\u00e9plac\u00e9es et examin\u00e9es \u00e0 travers des lions, des renards, des corbeaux ou des chacals. L'animal ne se contente pas de d\u00e9guiser l'humain ; il change les conditions dans lesquelles l'humain peut \u00eatre compris. Un roi et un lion ne produisent pas tout \u00e0 fait la m\u00eame image du pouvoir. Un voyageur et un oiseau migrateur ne portent pas le d\u00e9part de la m\u00eame mani\u00e8re. Une fois qu'une exp\u00e9rience passe par l'animal, elle devient moins individuelle et plus ouverte \u2014 capable d'appartenir \u00e0 la fois \u00e0 une personne, \u00e0 une m\u00e9moire collective, \u00e0 un mythe et \u00e0 une condition plus large du monde vivant.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9placement est essentiel \u00e0 ma mani\u00e8re de penser par les images aujourd'hui. Les figures de mon travail appartiennent rarement \u00e0 un r\u00e9cit complet avec un d\u00e9but et une fin clairs. Elles apparaissent plut\u00f4t comme des pr\u00e9sences au sein d'une fable visuelle dont l'histoire reste inachev\u00e9e, sugg\u00e9rant des relations et des tensions sans les expliquer. Le spectateur peut reconna\u00eetre quelque chose, mais la reconnaissance ne r\u00e9sout pas l'image.<\/p>\n<p>Mon int\u00e9r\u00eat pour les bestiaires m\u00e9di\u00e9vaux est li\u00e9 \u00e0 cette ouverture. Je suis attir\u00e9e par la mani\u00e8re dont ils r\u00e9unissent l'observation, la croyance et l'invention dans un m\u00eame espace \u2014 des animaux r\u00e9els c\u00f4toient des cr\u00e9atures que personne n'a jamais vues, la description physique est ins\u00e9parable du r\u00e9cit, de la morale, de la peur et de l'imagination. Je n'aborde pas ces bestiaires comme des catalogues dont on extrairait des symboles. Ce qui m'int\u00e9resse, c'est leur mani\u00e8re d'imaginer le monde vivant, o\u00f9 un animal peut \u00eatre \u00e0 la fois un corps, une histoire, un avertissement et une forme de savoir. Rien n'a besoin de rester une seule chose.<\/p>\n<p>Cette multiplicit\u00e9 traverse aussi les traditions et les g\u00e9ographies qui ont fa\u00e7onn\u00e9 mon langage visuel. La mythologie grecque est pleine de corps qui subissent des transformations radicales \u2014 des femmes deviennent animaux, arbres ou constellations, et les dieux franchissent sans cesse la fronti\u00e8re entre formes humaines et non humaines. La cosmologie \u00e9gyptienne laisse coexister anatomies humaines et animales dans une m\u00eame figure divine. Dans les r\u00e9cits arabes, les djinns habitent un monde qui touche celui des humains sans jamais lui devenir pleinement visible, comme dans <strong><em>The Jinn from the West<\/em><\/strong>. Aucune de ces traditions ne traite l'hybridit\u00e9 comme une exception \u00e0 corriger \u2014 l'hybride est souvent la forme \u00e0 travers laquelle une autre sorte de v\u00e9rit\u00e9 devient possible. Je reconnais mes propres questions dans cet espace.<\/p>\n<p>La transformation a toujours occup\u00e9 ma pratique, mais je ne la comprends pas comme un simple passage d'une identit\u00e9 stable \u00e0 une autre. Je m'int\u00e9resse davantage au moment o\u00f9 la forme pr\u00e9c\u00e9dente n'a pas enti\u00e8rement disparu et o\u00f9 la suivante n'a pas encore pleinement \u00e9merg\u00e9 \u2014 quand plusieurs identit\u00e9s restent pr\u00e9sentes \u00e0 la fois, et que le corps porte la trace de ce qu'il \u00e9tait tout en devenant d\u00e9j\u00e0 autre chose. La cr\u00e9ature hybride rend cette condition visible.<\/p>\n<h2>Le corps doit-il rester une seule chose ?<\/h2>\n<p>C'est aussi pourquoi l'hybridit\u00e9, dans mon travail, ne se limite pas aux figures mythologiques \u2014 elle appara\u00eet dans les mat\u00e9riaux et dans l'anatomie m\u00eame des \u0153uvres. Dans les masques en pain, le visage ne reste pas enti\u00e8rement un visage : les yeux gonflent et se mettent \u00e0 ressembler \u00e0 des seins, des blessures ou des excroissances inconnues, et la p\u00e2te continue de changer en s\u00e9chant, se fendant et d\u00e9formant les traits que j'avais d'abord fa\u00e7onn\u00e9s. L'\u0153uvre circule entre portrait, fragment de corps, masque et objet. Dans mes textiles, une figure peut devenir un paysage, une fleur, un sein ou un corps animal \u2014 les contours restent nets, mais pas l'identit\u00e9 de la forme, comme pour la femme-serpent de <strong><em>Hay\u0101t al-Hay\u0101t<\/em><\/strong>, dont le ventre perc\u00e9 n'est pas un manque en attente d'\u00eatre combl\u00e9, mais une ouverture par laquelle un autre langage peut \u00e9merger. Je suis attir\u00e9e par cette contradiction : une clart\u00e9 visuelle sans stabilit\u00e9 conceptuelle, un bord pr\u00e9cis sur une forme qui reste impossible \u00e0 d\u00e9finir compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>C'est peut-\u00eatre le changement le plus profond que ces cr\u00e9atures ont apport\u00e9 \u00e0 ma pratique. Elles m'ont permis de s\u00e9parer la figuration de l'identit\u00e9 fixe \u2014 une \u0153uvre peut contenir des corps reconnaissables sans nous dire exactement ce que sont ces corps, devenir plus figurative tout en r\u00e9sistant \u00e0 l'exigence que chaque figure repr\u00e9sente une personne, une esp\u00e8ce ou un sens stables. Plus ces \u00eatres apparaissaient, plus je comprenais que la m\u00e9taphore n'\u00e9tait pas quelque chose que l'on ajoutait \u00e0 l'\u0153uvre apr\u00e8s coup. Elle \u00e9tait devenue une partie de sa construction. Je ne pars pas d'une exp\u00e9rience humaine pour la recouvrir ensuite d'une image animale \u2014 l'animal change l'exp\u00e9rience elle-m\u00eame, lui donnant un autre corps, une autre \u00e9chelle, un autre rapport au temps, et permettant \u00e0 l'image de d\u00e9passer l'autobiographie sans devenir impersonnelle. \u00c0 travers ces figures, l'intime peut rejoindre la mythologie, et la mythologie peut revenir au corps physique.<\/p>\n<p>L'animal, l'hybride et le mythique n'ont pas remplac\u00e9 l'humain dans mon travail. Ils ont \u00e9largi ce \u00e0 quoi une exp\u00e9rience humaine peut ressembler \u2014 laissant appara\u00eetre la vuln\u00e9rabilit\u00e9 sans visage souffrant, la f\u00e9minit\u00e9 sans corps f\u00e9minin fixe, la migration sans voyageur, la transformation sans avant ni apr\u00e8s clairement d\u00e9finis, dans un langage o\u00f9 le monde vivant ne s'organise pas autour d'un seul centre humain stable. Je ne sais toujours pas s'il y aura de moins en moins de figures enti\u00e8rement humaines dans mon travail ; je ne vis pas leur disparition comme un programme ou une position d\u00e9finitive, seulement comme quelque chose que je continue d'observer \u00e0 mesure que la pratique \u00e9volue. Mais je sais qu'une fois ces \u00eatres entr\u00e9s dans l'\u0153uvre, la figure humaine ne pouvait plus revenir inchang\u00e9e. Peut-\u00eatre le monde de mon travail devient-il moins humain. Mais il devient peut-\u00eatre aussi plus attentif \u00e0 tout ce que l'humain contient et qui n'a jamais \u00e9t\u00e9 exclusivement humain.<\/p>\n<h2>S\u00e9ries li\u00e9es<\/h2>\n<ul>\n<li><a href=\"\/fr\/serpents-genies-chimeras-and-other-wonders\/\">Serpents, Genies, Chimeras and Other Wonders<\/a><\/li>\n<li><a href=\"\/fr\/the-bird-the-thread-and-the-open-sea\/\">The Bird, the Thread, and the Open Sea<\/a><\/li>\n<li><a href=\"\/fr\/bake-your-pain\/\">Bake Your Pain<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<h2>Notes d'atelier li\u00e9es<\/h2>\n<ul>\n<li><a href=\"\/fr\/the-day-my-work-met-finitude\/\">Le jour o\u00f9 mon travail a rencontr\u00e9 la finitude<\/a><\/li>\n<li><a href=\"\/fr\/why-the-breast-keeps-returning\/\">Pourquoi le sein revient sans cesse<\/a><\/li>\n<\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Esmeralda Kosmatopoulos reflects on why animals, jinn and hybrid creatures have become central to her increasingly figurative artistic 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