Un écran LED de quatre-vingt-dix centimètres repose à même le sol, assez bas pour qu’il faille baisser les yeux pour le lire. Des points de lumière blanche défilent de droite à gauche, .bar.bar.bar., sans début ni fin, reflétés dans le parquet ciré autour. Il a l’allure d’un affichage public, le bandeau d’une gare ou d’une bourse, un dispositif fait pour délivrer de l’information. Mais rien n’est annoncé. L’écran répète un son qui n’a jamais été destiné à dire quoi que ce soit.
Le mot barbare vient du grec βάρβαρος. Selon l’explication traditionnelle, il imite ce que la parole étrangère évoquait aux oreilles grecques : bar, bar, bar, une suite indistincte de syllabes sans structure et sans sens. Avant de suggérer la cruauté, l’ignorance ou la sauvagerie, le mot ne désignait rien de plus qu’une langue que l’on ne pouvait pas suivre. Avec le temps, un défaut d’écoute s’est figé en jugement sur ceux qui parlaient.
L’œuvre fait partie de Chez Nausicaa, les dîners qu’Esmeralda Kosmatopoulos a organisés à Athènes pour des habitants, des réfugiés et des voyageurs venus de onze pays, dont beaucoup ne partageaient aucune langue commune. Autour de ces tables, la conversation passait par les gestes, des bribes d’anglais, des traductions d’un invité à l’autre, et de longs moments d’incompréhension. La langue était la première frontière que chaque invité franchissait, souvent avant même de dire son nom.
L’écran maintient cette frontière en place. Celui qu’on appelait barbare n’a jamais été celui qui ne savait pas parler, mais celui que l’auditeur ne parvenait pas à comprendre ; pourtant le mot retombe sur celui qui parle, jamais sur les limites de celui qui écoute. En réduisant toute parole étrangère à une seule syllabe qui défile, l’œuvre rend cette asymétrie visible. Ce qui semble dénué de sens à l’écran n’est pas la langue de l’autre, mais la position de celui qui écoute, présentée comme si elle était neutre.
Le titre anglais retourne encore la situation. Dire « it’s all Greek to me », l’équivalent de « c’est de l’hébreu pour moi », c’est qualifier quelque chose d’incompréhensible : la langue de ceux qui, les premiers, entendaient bar bar bar chez les autres est elle-même devenue l’exemple proverbial de ce qu’on ne peut pas comprendre. Le familier et l’étranger échangent leur place selon l’endroit où l’on se tient. Montrée à Athènes, dans une maison grecque de l’hospitalité, l’œuvre laisse chaque visiteur découvrir de quel côté de l’écran il se trouve.
La lumière continue de défiler au ras du sol, patiente et indifférente, pendant qu’on la contourne. Elle demande moins ce que disent les autres que combien de temps nous sommes prêts à écouter avant de décider qu’ils ne disent rien.