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Memory Digest
Fait partie de L’amour de loin
Memory Digest est une série de six vidéos d’Esmeralda Kosmatopoulos sur la manière dont la mémoire travaille le passé. Dans chacune, l’artiste écrit à la main le mot MEMORY sur une feuille de papier, puis lui fait subir un seul geste : effacer, noircir, laver, froisser, dorer, photographier. En s’appuyant sur Nietzsche, pour qui l’oubli est une faculté active proche de la digestion, la série se demande ce que devient cette faculté une fois la mémoire confiée à nos appareils.
MÉDIUM
Vidéo
MATÉRIAUX
Six vidéos HD, couleur, de 1 min 15 s à 3 min 48 s chacune
ANNÉE
2017
Nous souvenons-nous du passé tel qu’il s’est produit, ou tel que nous l’avons réécrit depuis ? Et que devient notre capacité d’oublier quand nos appareils se souviennent à notre place ?
La mémoire n’est pas une archive passive. Chaque fois que nous nous rappelons un événement, nous le reconstruisons : des détails tombent, les émotions se déplacent, certains moments prennent du poids tandis que d’autres nous échappent. Ce dont nous nous souvenons n’est jamais tout à fait ce qui s’est passé, mais ce qui reste une fois que la mémoire l’a travaillé.
Dans la Généalogie de la morale (1887), Friedrich Nietzsche décrit l’oubli non comme une défaillance mais comme une faculté active, comparable à la digestion. Celui qui ne peut pas oublier, suggère-t-il, ressemble à un dyspeptique qui n’en finit jamais avec rien. L’oubli est ce qui permet à l’expérience d’être absorbée, transformée et rendue supportable. Le titre de la série le prend au mot : la mémoire digère.
Les six vidéos commencent de la même façon : une main écrit MEMORY en capitales sur une feuille blanche. La suite change d’une vidéo à l’autre. Dans Erase, les lettres disparaissent une à une sous le ruban correcteur. Dans Darken, elles sont recouvertes au feutre noir jusqu’à ne plus former qu’une bande sombre. Dans Wash, l’eau et un chiffon brouillent l’encre en une tache grise. Dans Destroy, la feuille est froissée en boule. Dans Sublimize, le mot est recouvert de feuille d’or. Dans Freeze, l’artiste le photographie avec un téléphone, puis tourne la page sur une feuille blanche.
Cinq de ces gestes figurent des manières dont la mémoire digère le passé : l’effacement, le refoulement, la lente disparition, le rejet, l’idéalisation. Sublimize est le plus ambigu. L’or cache le mot aussi sûrement que l’encre noire, mais il rend le passé précieux plutôt que honteux. La mémoire adoucit ce qui a fait mal aussi facilement qu’elle l’enfouit.
Freeze appartient à un autre ordre. Rien n’est touché : le mot reste intact, enregistré, et la page est tournée. Le souvenir a été documenté et confié au téléphone ; il n’a plus besoin d’être porté par l’esprit. Ce n’est plus une digestion. Le passé n’est ni absorbé ni transformé ; il est stocké hors de nous, entier, et jamais retravaillé. Une photographie reste une sélection, et l’archive qu’elle rejoint a ses propres règles. Ce qui se déplace, c’est l’équilibre entre se souvenir et oublier, dès lors que les traces de nos vies persistent indépendamment de notre capacité à les absorber.
À mesure que les écrans remplacent le papier, Internet est devenu une mémoire externe, personnelle et collective, où des événements qui se seraient autrefois effacés ou auraient changé de sens peuvent être conservés et diffusés indéfiniment. La frontière entre ce dont nous nous souvenons et ce qui est enregistré devient de plus en plus difficile à tracer.
Montrées côte à côte, les six vidéos forment un petit vocabulaire de la mémoire. Elles laissent ouverte la question de savoir si tout se rappeler nous rapproche de la vérité, ou si la capacité d’oublier, de réinterpréter et de réécrire fait encore partie de la manière dont nous comprenons qui nous sommes et notre histoire.
Trans-Allegoria, IFAC Athènes, Athènes, GR